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La Première Fissure de l’IA n’Est pas dans l’Action : Elle Est dans sa Dette

Il y a un signal qui n’apparaît ni sur le graphique du Nasdaq, ni dans le bénéfice par action, ni dans les titres sur l’intelligence artificielle. Il est sur le marché de la dette. Pendant que la bourse continue de valoriser tout le potentiel de croissance des grandes tech grâce à l’IA, les investisseurs obligataires paient de plus en plus cher pour se couvrir contre un problème. Et quand la bourse et le crédit commencent à raconter des histoires différentes, ça vaut la peine d’y prêter attention.

Ce qu’est un CDS

Ce signal s’appelle un CDS, Credit Default Swap. Ça paraît compliqué, mais l’idée est simple : un CDS fonctionne, de façon simplifiée, comme une sorte d’assurance sur la dette d’une entreprise. Plus cette assurance est chère, plus le marché s’inquiète d’un possible défaut de paiement, d’une baisse de la notation de crédit, voire d’une chute du prix de ses obligations.

Le cas d’Oracle

Fin juillet, le CDS à 5 ans d’Oracle a atteint 215 points de base. Début 2026, il était à 144 — une hausse d’environ 49 %. En pratique, assurer 10 millions de dollars de dette Oracle coûte désormais 215 000 dollars par an. Et ce n’est pas seulement Oracle : les CDS de Nvidia et Alphabet ont eux aussi touché des plus hauts récents, autour de 79 et 67 points de base respectivement.

Pourquoi ça arrive : la facture de l’IA

Pendant des années, les grandes entreprises technologiques ont été des activités relativement légères en actifs : elles créaient des logiciels, vendaient de la publicité ou des services cloud, et généraient d’énormes quantités de trésorerie. Mais ça change. L’intelligence artificielle a besoin de centres de données, de puces, de mémoire, d’électricité, de systèmes de refroidissement, de terrains et de contrats d’approvisionnement à très long terme.

  • Moody’s estime que l’investissement en capital de six grands opérateurs américains pourrait approcher les 785 milliards de dollars en 2026
  • Fitch a averti qu’une correction prolongée liée à l’IA devient un risque important pour le crédit

Le problème n’est pas d’investir beaucoup. Le problème apparaît quand les dépenses augmentent bien plus vite que la trésorerie générée — et personne ne sait exactement quand ce retour arrivera.

L’exemple d’Oracle et la baisse de notation de S&P

Oracle a annoncé un investissement d’environ 70 milliards de dollars pour étendre son infrastructure. Peu après, Standard & Poor’s a abaissé sa notation à BBB− : l’échelon le plus bas dans la catégorie investment grade, à peine un cran au-dessus des obligations considérées comme spéculatives (les “junk bonds”).

S&P a pointé un risque commercial accru : incertitude sur la rentabilité, un flux de trésorerie disponible plus faible, et un endettement qui pourrait rester au-dessus de 4 fois pendant les deux prochaines années.

Deux investisseurs, deux histoires différentes

C’est là qu’apparaît la divergence entre bourse et crédit :

  • L’investisseur en actions regarde le potentiel — nouveaux clients, croissance du cloud, futurs revenus de l’IA. Si l’histoire se passe bien, il peut multiplier sa mise
  • L’investisseur obligataire regarde autre chose — combien est dépensé aujourd’hui, combien il faudra refinancer, si la trésorerie arrivera avant que la dette ne devienne trop chère. Le détenteur d’obligations touche à peine son coupon et pas beaucoup plus

C’est pourquoi le détenteur d’obligations est généralement bien moins tolérant à l’incertitude que l’actionnaire : il n’a pas la même marge de récompense si tout se passe bien, donc il exige plus de garanties que tout ira bien.

Est-ce un signe de crise ?

Il faut nuancer

Ce signal du crédit ne veut pas dire qu’Oracle va faire faillite demain, ni qu’une supposée bulle de l’IA va exploser. D’ailleurs, le spread de l’ensemble du marché obligataire High Yield américain était à 2,87 fin juillet — il n’y a pas, du moins pour l’instant, d’incendie généralisé sur tout le marché du crédit. L’alerte est assez concentrée sur quelques entreprises avec une exposition énorme à l’investissement en IA.

De plus, les CDS peuvent aussi monter simplement parce que les investisseurs couvrent leurs portefeuilles, parce qu’il y a moins de liquidité, ou parce que beaucoup d’obligations ont été émises. Ça ne signifie pas toujours que quelqu’un s’attend à un défaut imminent.

Ce que surveillent les investisseurs institutionnels

Trois signaux suivis par les grands détenteurs de dette


Si les CDS continuent de monter même après que l’entreprise publie de bons résultats

Si les nouvelles émissions obligataires doivent offrir un rendement de plus en plus élevé pour trouver des acheteurs

Si le flux de trésorerie disponible s’améliore avant que de nouvelles baisses de notation arrivent de la part des agences

La contradiction qui résume tout

Dans l’enquête de juillet de Bank of America auprès des gérants de fonds, 45 % ont désigné une possible bulle de l’intelligence artificielle comme le principal risque extrême du marché. Et en même temps, 82 % de ces mêmes gérants étaient acheteurs sur les semi-conducteurs. Les grands investisseurs craignent le risque, oui — mais ils sont encore dans la position.

Conclusion

Ce signal ne dit pas que l’intelligence artificielle est fausse ou une bulle. Il dit que la financer n’est plus gratuit, et que le marché commence à exiger des preuves que ces centaines de milliards dépensés vont produire assez de trésorerie pour compenser. La prochaine fois qu’Oracle, Nvidia, Alphabet, Amazon ou Meta publieront des résultats, ne regarde pas seulement la croissance des revenus ou le bénéfice par action — regarde aussi ce qui se passe avec leur dette. Parfois la première fissure n’apparaît pas dans le prix de l’action : elle apparaît dans le prix de l’assurance. C’est le même principe qu’on a déjà vu dans pourquoi la bourse et l’économie ne racontent pas toujours la même histoire : il faut regarder plus d’une couche avant de tirer des conclusions.

Aleix
Écrit par

Aleix

Trader d'options pour compte propre et formateur chez Campus Opciones. Plus de 7 ans d'expérience sur les marchés avec actions, futures et options.

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